Nicolas Baniere 2
Priorat, Espagne

Priorat, Espagne


Si une région viticole arrive à réconcilier longues traditions et ultime modernité, c'est bien Priorat. Cette appellation est située dans les collines sauvages au-dessus de Tarragona, non loin de la côte nord-est de l'Espagne. Elle produit aujourd'hui quelques-uns des vins les plus intenses, et aussi les plus chers, du pays. Le mot Priorat signifie "prieuré", et des vestiges de monastères, d'églises et d'hermitages parsèment ses collines. La légende raconte qu'un jeune berger a vu des anges descendre du ciel sur une sorte d'échelle céleste et c'est à cet endroit que des moines chartreux ont établi en 1163 le Priorato de Scale Dei (le prieuré de l'escalier de dieu).

Les moines ont quitté les lieux depuis longtemps mais le village continue de vivre et on élabore toujours dans les chais de l'ancien prieuré un vin selon des pratiques très traditionnelles. La vocation viticole de cette région est ancienne mais depuis l'exode rural qui a suivi le phylloxera il y a plus d'un siècle, les terrasses pentues, aux sols de schiste, sont longtemps restées à l'abandon avant de renaître récemment. Ce pays est sauvage, avec des collines pentues et balayées par le vent : un coin perdu de la Catalogne qui est tombé dans l'oubli pendant longtemps. Cela jusqu'au jour ou Alvaro Palacios, tel un cowboy solitaire, est arrivé. Et cette image colle bien au beau profil trapu de ce winemaker dont le charme et le talent ont fini par convaincre les marchés que les vins produits ici valaient le détour. Il avait été entrainé dans la région par René Barbier dans les années 1980, et, même s'il n'était pas le pionnier du nouveau Priorat, il en était devenu l'acteur le plus visible. Palacios est issu d'une famille de producteurs très connus à Riojà, et sa ligne de conduite à Priorat était de valoriser les différents villages et parcelles plutôt que de travailler sur l'appellation dans son ensemble.

Faire du vin dans cette region est un acte d'amour. Il faut travailler la vigne manuellement et les rendements sont très faibles. Les sols de ces collines à fortes pentes, souvent aménagés en terrasses, sont constitués essentiellement de schiste, dont les fissures laissent pénétrer profondément les racines à la recherche d'eau pendant la sécheresse des mois d'été. La Siurana, un affluent du fameux Ebre, traverse la zone en diagonale en se nourrissant des ruisseaux des montagnes. Cela donne une apparence verdoyante aux étroits fonds de vallées. Mais l'image des vins de Priorat, totalement cuits par le soleil et excessivement alcoolisés, est exagérée car même si Priorat bénéficie d'un climat méditerranéen et donc d'un ensoleillement copieux, les températures ici sont modérées par des brises humides venues de la mer et par l'altitude. Naturellement, les niveaux d'alcool sont relativement élevés, mais cela est aussi la conséquence de rendements faibles qui produisent de fortes concentrations.

Palacios et d'autres producteurs ont investi dans des terres situées en haut de la vallée de Suirana, autour du village de Gratallops. Ils ont d'abord vinifié ensemble leur récolte, utilisant des techniques modernes et une irrigation au goutte-à-goutte. Ils se sont concentrés sur le cépage grenache (appelé garnacha en Espagne). Car même si le carignan (cariñena) reste la variété la plus plantée dans la région, le grenache domine les meilleurs vins. Des variétés françaises comme le cabernet sauvignon, le merlot, la syrah et le pinot noir ont aussi été introduits progressivement. René Barbier, qui a fondé son Clos Mogador en 1979, a été le pionnier de cette « nouvelle vague » qui a vu le jour à Priorat. Son point de vue était que tous les producteurs autour de Gratallops devaient désigner leurs vins comme des « clos », afin de les distinguer du reste de la production locale qui pratiquait des assemblages de vins issus de situations géographiques et de sols différents. Son domaine comporte 20 hectares, plantés de grenache, syrah et cabernet sauvignon. En plus d'encourager Palacios, Barbier a aidé une série d'autres nouveaux arrivants, comme le Clos des Llops. Vingt ans plus tard, les survivants du projet Gratallops élaborent des vins qui ont valu une réputation mondiale à la région. Ce village, qui comptait une centaine d'habitants il y a juste 15 ans, héberge 1000 âmes aujourd'hui. Des domaines comme Mas Martinet, Costers del Suirana, Dits del Terra, Clos Figueras et Clos Mogador sont bien connus, mais c'est l'Ermita, le vin de Palacios, qui a mis Priorat sous les feux de la rampe du monde viticole.

Pour Alvaro Palacios, les sols schisteux de la région, similaires aux sols de la vallée du Douro au Portugal, apportent une touche de fraîcheur et de minéralité aux vins de Priorat. Des minéraux tels que les silice, graphite, mica et bauxite se mêlent dans ces sols et passent, en infimes quantités, dans les racines de la vigne. Sur ces pentes on trouve également des couches d'argile, formant jusqu'à 30% de leur composition, qui aident à retenir l'humidité. Comme d'autres, Palacios a rétabli l'ancienne structure des terrasses. Il a produit son premier vin en 1989. Aujourd'hui, il élabore ses vins dans une bodega dernier cri qui surplombe le village. En haut de la gamme, la cuvée l'Ermita provient d'un petit vignoble de deux hectares et fermente dans des cuves en chêne de 2000 litres. Elle doit son nom à la présence au sommet de la colline d'un ancien hermitage. Il produit aussi un vin appelé Dofi, issu d'un vignoble de 9 hectares, ainsi que Les Terrasses, vinifié à partir de raisins achetés chez 90 vignerons locaux. L'Ermita est un vin qui possède une richesse incroyable, avec des saveurs de prunes et d'autres fruits très mûrs, des tanins soyeux et l'empreinte d'un élevage luxueux en chêne neuf.

Ce qui donne à Priorat son extraordinaire dynamisme est l'arrivée de tous ces jeunes vignerons, d'Espagne et d'ailleurs. Tous ne se focalisent pas sur le cépage grenache. Eben Sadie, par exemple,  un jeune Sud-Africain, produit un vin appelé Dits del Terra (doigts de la terre) qui utilise 75% de carignan, 10% de syrah et 15% de grenache. Ce vin possède beaucoup de fraîcheur et un profil un peu bourguignon. Clos Figueras, qui appartient au négociant bordelais d'origine anglaise, Christopher Canaan, assemble syrah et grenache qui donnent un vin un peu plus puissant et riche, dont les arômes rappellent le chocolat et les figues. Mais il reste de la place pour les producteurs « traditionalistes », car Palacios affirme que pour faire du vin ici il faut à la fois du courage, un respect pour les traditions et une bonne part de rêve. Le chai historique de Scala Dei appartient maintenant en partie à la société Codorniu, célèbre pour leur Cava. Ce vin s'élabore toujours dans des cuves anciennes en béton, dans l'enceinte de l'ancien monastère. Leur vignoble de 90 hectares est planté essentiellement de grenache, mais aussi, depuis peu, de syrah et de cabernet sauvignon. Les vins, comme bon nombre ici, sont très foncés, avec beaucoup d'alcool et un fort niveau de concentration.
 
Priorat, avec Ribera del Duero, est actuellement la région viticole la plus en vue d'Espagne. Ses vins ont rejoint l'élite formée de Vega Sicilia, Pingus, Mas la Plana ou du cabernet haut de gamme de Torres dont la reconnaissance internationale est très forte. En 2003, Priorat est devenue la deuxième appellation espagnole, après Rioja, à bénéficier du statut de DOQ, qui signifie une dénomination d'origine et de qualité. Pour l'instant il semble qu'il n'y ait pas de limite à ses ambitions, pas plus qu'à la montée des prix de ses vins.

 
 
Fiona Morrison MW
 
 
MEILLEURS PRODUCTEURS DE PRIORA
Alvaro Palacios
Buil i Giné
Clos Mogador
Costers del Siurana
Dits del Terra
Encastell
Mas Doix
Mas Martinet
Sangenis i Vaque
Scala Dei

 

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