Nicolas Baniere 2
Les Douro Boys

Les Douro Boys


Le Portugal, connu pour ses grands portos et madères, a pris conscience du marché mondial du vin et produit désormais quelques vins de table extraordinaires.

 
Produits depuis des siècles, les vins doux naturels ne sont plus les seuls de la région à être mondialement appréciés. Au cours des dernières années, le vin a connu une révolution sur les rives du Douro, ce long fleuve qui traverse la frontière espagnole et le nord du Portugal avant de se jeter dans l’Atlantique. « De tous les endroits où l’homme a planté des vignes, le Haut Douro est le plus invraisemblable » a écrit Jancis Robinson dans l’Atlas Mondial du Vin. Et quiconque voyage en train le long du fleuve entre Oporto, sur la côte, et Pinhao, au cœur de la vallée, est frappé par ce sol des plus inhospitaliers que les versants abrupts plongeant vers la rivière en contrebas offrent au raisin. La terre y est rare et les coteaux ne laissent apparaître que quelques couches de schiste et d’ardoise sur un sous-sol graniteux qui, l’été, réfléchit le soleil et transforme les alentours en un chaudron ; les températures, atteignant 40°C, plongent le paysage dans une sécheresse poussiéreuse. Autrefois, les vignes étaient plantées sur des terrasses en pierre et comptaient rarement plus de quatre rangs – les murets en pierre servant à prévenir l’érosion et à retenir l’eau. Aujourd’hui, les vignes sont plantées sur des terrasses plus larges, creusées dans les coteaux par d’énormes pelles mécaniques. De plus en plus, les vignerons prennent même le risque de faire descendre la vigne le long de la colline.
C’est dans cette région fascinante que les grands noms du Porto, Dow, Taylor, Churchill, Graham, Niepoort et Croft sélectionnaient leurs vins, et les viticulteurs locaux étaient ravis d’avoir des acheteurs réguliers pour leur raisin. Puis, à la fin des années 1980, la tendance des parcelles viticoles individuelles vit le jour, avec les Quintas rendues célèbres par l’excellent Quinta do Noval (à partir de 1986, les viticulteurs ont été autorisés à produire et mettre en bouteilles leur propre récolte, de façon indépendante). Les domaines individuels ont bâti leur réputation sur leur valeur et leur caractère. La région du Douro compte 33 000 viticulteurs au total. 80 % d’entre eux possèdent moins de 0,5 hectare. Toutefois, avec l’évolution des générations, les jeunes viticulteurs sont devenus plus ambitieux pour l’avenir de leur raisin et, grâce aux subventions généreuses de l’U.E., ils ont construit des caves près de leurs vignobles pour y produire du porto ou, de plus en plus, des vins de table rouges.
 
Tout sauf du standard
J’ai goûté ces vins pour la première fois à Lisbonne, par un jour pluvieux de Pâques. Dirk Niepoort, pionnier et iconoclaste du Porto, nous proposa différents vins de table produits à partir d’un vignoble abandonné sur le domaine familial. Ces vins furent une révélation. Les blancs étaient ronds et charnus, avec ce qu’il faut d’acidité et de charpente pour être bien équilibrés, ce qui les rendait comparables aux bourgognes blancs. Mais le summum fut atteint avec les vins rouges et leurs parfums de fruits noirs, leur acidité fraîche, leur rondeur, leurs tanins emplissant la bouche et leurs notes de soleil et de fruits d’automne. Ces vins avaient le goût des terrasses de schiste du Douro, des derniers rayons de soleil d’automne et des différents raisins locaux. Ils étaient à des années-lumière des vins de plus en plus standardisés du Nouveau Monde.
Pour les amateurs de vin fatigués des cabernet, merlot et autres syrah omniprésents, des noms comme Tempranillo (appelé Tinto Roriz dans le Douro), Touriga Nacional et Touriga França n’évoquent peut-être pas grand chose, mais ils offrent des parfums fruités de prunes de Damas, des tanins bien structurés, des couleurs profondes, et ils résistent aux rigueurs climatiques de la région. Grâce à leurs recherches, deux producteurs de premier plan, José Ramos Pinto Rosas et João Nicolau de Almeida, ont identifié les meilleures variétés de raisin et, pour eux, le Touriga Nacional est le roi de la région du Douro dont il fait la fierté et la joie, même s’il est difficile à cultiver et offre un faible rendement.
 
Un groupe d’excellence
Les producteurs de vin de table du Douro ont vite compris que, pour que leurs vins aient leur place sur la scène internationale, ils devaient travailler ensemble et coopérer les uns avec les autres afin d’offrir aux vins du Douro une identité régionale. Un des points clés faisant l’unanimité chez les producteurs fut de conserver les raisins indigènes et de ne pas introduire les incontournables cabernet ou chardonnay. Il y a quelques années, de jeunes producteurs novateurs de porto ont décidé de former un groupe appelé « Les Douro Boys » afin de promouvoir leur production de vins fins élaborés avec des petits rendements, des techniques de vinification modernes et les meilleurs raisins de la région. Ce groupe est constitué de cinq producteurs, y compris, et c’est assez surprenant, une femme viticulteur extrêmement séduisante, Sandra Tavares de la Quinta do Vale Dona Maria (le domaine appartient maintenant à Cristiano Von Zeller qui l’a acheté après la vente par sa famille de la Quinta do Noval deux ans plus tôt). Le groupe et ses vins ont été acclamés dans le monde entier et ont permis de présenter cette région viticole classique et incroyablement belle sous un jour nouveau.
L’homme à l’origine de ce mouvement est Dirk Niepoort, un viticulteur de génie dont la famille est établie dans le Douro depuis plusieurs générations. Assez récemment, il a acheté la Quinta do Napoles, l’une des plus vieilles Quintas du Douro, datant de 1496. Un an plus tard, il achetait la superbe Quinta do Carril sur l’autre rive du fleuve. Niepoort commença à produire des vins extraordinaires, caractérisés par une texture riche et souple, des notes de fruits purs et une touche minérale épicée qui n’appartient qu’aux sols graniteux et schisteux de la région. Ses vins, le Redoma, le Charme et le Vertente, particulièrement recherchés, sont de véritables révélations. Dans le groupe, les vins de la Quinta do Valledo méritent également d’être mis en avant. Les vins primés sont élaborés par Francisco Olazabal. La Quinta do Vallado appartient à la sixième génération de la célèbre famille Ferreira et le raisin de la Quinta était autrefois livré aux chais Ferreira. Mais depuis 1995, la Quinta do Vallado vinifie et commercialise ses propres vins et sa Riserva 2004 a récemment été élue meilleur vin de la Vallée du Douro. En 2004, la Quinta do Vallado a ouvert dans le bâtiment historique principal de la Quinta un charmant « hôtel campagnard » proposant des chambres romantiques avec piscine luxueuse sous les orangers et une cuisine régionale.
 
Un intérêt international
Le fait que les critiques placent les vins du Douro en tête des meilleurs vins du Portugal n’a rien de surprenant. Si Niepoort arrive partout en tête de liste, des domaines du Douro comme Quinta do Vale Meão, Quinta do Crasto et Quinta do Passaduoro sont également très bien classés. Nouvelle venue dans cette catégorie, la Quinta do Noval a présenté son premier vin de table du Douro avec une cuvée 2004 particulièrement réussie. Noval, probablement la plus belle Quinta du Douro, a appartenu pendant de nombreuses années à la famille Von Zeller avant de passer dans les mains du groupe d’assurance AXA, dont les holdings viticoles AXA Millésimes sont dirigées par l’ancien patron de la Quinta do Noval, Christian Seely, de Bordeaux. Le fait qu’une entreprise de cette envergure se soit également lancée dans la production de vin tranquille rouge provenant de la région du Douro est un pas important qui ouvrira ces vins à un public encore plus vaste. Principalement élaboré à partir de Touriga Nacional avec une touche d’autres cépages, le vin offre des arômes mûrs et sucrés de plantes herbacées avec une note riche et bien affirmée de fruits rouges. D’autres producteurs de Bordeaux se lancent également dans l’aventure et le partenariat entre deux familles de viticulteurs célèbres, les Symington du Douro (qui exercent un quasi-monopole sur les plus grandes marques de Porto), associés en 1998 aux Prat, anciens propriétaires du Château Cos d’Estournel, a donné naissance au Chryseia, un vin riche et foncé aux notes de mûres et de chocolat, devenu une sorte de culte, en particulier en Amérique.
 
Les vins rouges du Douro sont à des années-lumière des vins rouges bon marché, forts et au goût prononcé de grain, produits autrefois au Portugal. Mais cela a un coût. La plupart des bouteilles mentionnées ici dépassent largement les 50 euros et, en novembre 2007, lors d’une vente aux enchères d’une cuvée spéciale, la Douro Boys Cuvée 2005, élaborée à partir des meilleurs fûts de chacun des cinq domaines du groupe, il fallait compter 380 euros en moyenne pour un magnum. Les vins du Douro sont arrivés.
 
Fiona Morrison M.W
Sun