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Donald Hess Un vigneron-mécène présent sur quatre continents, pour qui le vin est encore meilleur quand il a une histoire. Bonjour Monsieur Hess. Appelez moi Donald. Donald Hess, c’est mieux pour nous. Parfait. « Donald Hess, parmi tous les vins que vous produisez, quel est votre préféré ? » « Je vois… Êtes-vous une maman ? » « Oui. » « Bon, et bien, quel est votre enfant préféré ? Vous ne pouvez pas le dire ! Pour moi c’est pareil. Mes vins, je les aime tous ; mais de manières différentes. Ils ont tous besoin d’attention : le plus jeune parce qu’il est le plus fragile, comme celui de Colomé par exemple. Certains sont malades, il leur faut à certains moments une attention toute particulière. Vous voyez, j’aime tous mes vins autant. Ils proviennent tous de cépages différents. Je me suis installé sur tous les continents pour avoir cette diversité. On me demande toujours pourquoi je ne suis pas resté aux États-Unis, en achetant d’autres vignobles sur place. Mais je voulais faire des malbecs, de la syrah… Donc non, je n’ai pas une préférence parmi mes vins. Je choisirai celui qui ira le mieux avec un plat ou mon humeur. »
"OK. Alors disons que dans un restaurant où il n’y aurait pas vos vins présents sur la carte, votre choix se porterait sur quoi ?"," Le vin d’un de mes amis forcément, et un vin qui irait bien avec ce que j’ai choisi de manger ! Pour moi, pas de meilleur vin, mais le choix d’un vin pour un moment précis, pour ce que je ressens à ce instant-là. » Compris Monsieur Hess, nous n’aurons pas de nom. La saga familiale de cet homme, véritable épicurien-collectionneur et inlassable entrepreneur, ressemble à un roman. Parsemé, comme il se doit, de ruptures affectives et professionnelles et de rebondissements spectaculaires. Un homme tranquille, assis en face de nous et qui, même s’il regarde sa vie passée en souriant, reste tourné vers l’avenir avec de nouveaux projets en gestation. Un homme d’affaires toujours curieux, qui aime préciser en parlant du vin que, « dans cette activité, on ne peut pas être un simple entrepreneur, la nature décide pour vous ». « Pourquoi travaillez-vous encore ? » « J’en éprouve toujours un immense plaisir ! Même si j’ai pris ma retraite du Group Hess à 65 ans, je continue mes activités dans l’art et dans le vin. » Le Group Hess justement. Dont il hérite à la mort de son père. Disparu subitement. Donald n’a alors que 20 ans. Les activités du groupe à cette époque : la bière. Qu’il revend, en misant alors sur l’eau avec les sources Valser. C’est justement lors d’un voyage de prospection aux États-Unis pour trouver de nouvelles sources que Donald va troquer son verre à eau pour un verre à vin. C’est un très bon verre de vin californien de la Nappa Valley, dégusté dans un restaurant de San Francisco juste avant son départ, qui sera à l’origine d’un futur empire vinicole.
On lui conseille un domaine à Mount Veeder. Donald se renseigne : pour faire un vin, il faut un terroir et un microclimat. Il achète ainsi sa première vigne. Nous sommes en 1978. « J’ai eu de la chance, c’était une très belle vigne. » C’est ainsi que Donald est parti à la conquête du Nouveau Monde. « Pas de regret de ne pas avoir acheté de vignes en France ou même en Italie ? » « J’ai bien failli acheter quelques hectares de vignes en France voici quelques années, mais la propriétaire avait émis un souhait : celui que surtout on ne change rien. Alors, forcément, cela devenait compliqué ! Vous savez, le problème avec le Vieux Continent, c’est la superficie : les échelles ne sont pas du tout les mêmes. Pour créer un domaine et faire du bon vin, avoir une équipe, il faut une centaine d’hectares. En Europe, ce n’est pas possible. » Aujourd’hui, le Group Hess possède 2700 hectares de vignes réparties entre l’Australie à Barossa Valley, achetés en 2003 ; l’Afrique du Sud, avec les vignes Glen Carlou dans la province du Cap, et l’Estancia de Colomé à quelques heures de Salta en Argentine. Là, au pied des Andes, Donald Hess a fait planter des vignes à 3000 mètres d’altitude ! Le vignoble le plus élevé au monde.
Mais la vraie passion de Donald Hess, c’est l’art contemporain. Tombé dedans lorsqu’il était petit ? Pas vraiment. Son père lui a, tout au plus, laissé une collection de chopes de bière en faïence et en grès. Qu’il expose tout de même chez lui, un hommage. C’est la rencontre avec une galleriste qui l’a initié lorsqu’il avait trente ans : « Je collectionne les œuvres d’art contemporain parce qu’elles nous tendent un miroir de l’esprit du temps ». Il figure aujourd’hui parmi les plus grands collectionneurs du monde. Un vigneron mécène qui peut se vanter d’être le seul à posséder un musée dans chacun de ses vignobles. En Californie, son musée, qui plaît beaucoup aux femmes, a fait l’objet de nombreux articles très élogieux. Sa collection est constamment demandée pour des expositions temporaires dans le monde entier : « Chez moi, la dégustation d’art est gratuite, c’est la dégustation de vin qui est payante ! ». À Glen Carlou, le musée est un peu plus modeste mais attire autant d’amateurs d’art que de vin. Voilà. Cet amateur de chevaux et de grands espaces, pour qui « la terre est ce qu’il y a de plus important : la fondation de la maison », a entrepris la construction d’un musée perché sur les hauteurs de Colomé. Un musée qui abritera l’artiste James Turell, une figure majeur du Land Art, cela tombe bien. Le musée est terminé. On attend l’œuvre de l’artiste qui n’y est encore jamais venu. « Vous verrez, c’est assez inaccessible » lui a dit un jour Donald. « C’est bien, je souffre et fais beaucoup d’efforts pour réaliser mon travail, j’aime l’idée que les visiteurs aient fait un gros effort pour venir le voir ! »
Colomé, on l’aura compris, n’est pas un vignoble dans des coteaux, mais bien en Argentine à deux pas des frontières chilienne et bolivienne, autant dire au bout du monde. 350 hectares plantés à Payagasta à plus de 2500 mètres d’altitude, la bodega de Colomé rachetée en 2001, puis 12 hectares de la Brava à Cafayate et, enfin, 2,5 hectares à Rio Blanco à plus de 3000 mètres d’altitude ! S’agit-il d’établir un nouveau challenge, un record ? « Pas du tout, répond Donald le plus sérieusement du monde. En haute altitude, les rayons ultraviolets sont beaucoup plus intenses, les variations de température très importantes, les grains restent petits mais leur peau est épaisse. Ce qui donne beaucoup d’arômes, de tanins et de pigments. Pour moi, le résultat est exceptionnel ». Un record tout de même, et toute une histoire que ce raisin vendangé et vinifié à plus de 2500 mètres : une partie des vignes a été plantée en 1854 en provenance directe de Bordeaux ! Quatre hectares de ces vignes ont plus de 150 ans et sept entre 60 et 100 ans. La bodega de Colomé est l’une des plus anciens producteurs de vins d’Argentine. Pour Donald Hess, un vin se doit d’être bon pour pouvoir plaire, mais il est encore meilleur lorsqu’il a une histoire… L’histoire des vins de Colomé croise celle écrite par Donald Hess depuis plus de cinquante ans. Aussi, nous comprenons mieux maintenant pourquoi il lui est si difficile de répondre à la question « Quel est votre vin préféré ? » En préparant la rédaction de ce papier avec Jean Sanchez, Monsieur Hess, nous avons bu hier soir une bouteille de Amalaya de Colomé 2006. Nous aurions beaucoup aimé la partager avec vous car c’était « le choix de la bonne bouteille au bon moment », comme vous dites !
Patricia Lepic |
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