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Corinne Mentzelopoulos
S’il y avait un vin à boire au paradis, ce serait un Château Margaux »
William Styron, Le choix de Sophie
Rencontrer Corinne Mentzelopoulos, c’est : « Ouah ! tu as trop de chance ! » comme me dit ma fille chaque fois que je fais quelque chose qu’elle aurait aimé faire à ma place. Dans ce cas précis, ma fille est remplacée par mes copains-passionnés-amateurs-de-grands-vins, qui auraient bien aimé se transformer pour quelques heures en recorder-enregistreur Panasonic, je le sais.
Me voilà donc dans le bureau feutré de Corinne Mentzelopoulos, jadis bureau de son père André. Corinne, c’est d’abord la fierté d’un héritage, un héritage aux origines grecques. « La Grèce éternelle » lui disait son père… Et le chemin fut long depuis les hauteurs d’un petit village du Péloponnèse où naquit son grand-père, et d’où partit son père. Alors, comment passe-t-on en une vie de Patras à Château Margaux ? Heureux qui comme André a fait un long voyage… pourrait-on dire ici. Mais pour mieux comprendre le remarquable travail que Corinne accomplit avec passion depuis trente ans, revenons quelques instants en arrière.
Après des études de littérature à Grenoble, André Mentzelopoulos part en Asie où il fait fortune dans l’import-export de céréales. De retour en Europe, André tombe amoureux d’une Française et l’épouse. Il acquiert en 1958 la société Félix Potin, maison fondée en 1844 et qui possède 80 épiceries de quartier. André la transforme en une importante maison de distribution très moderne, aux 1600 points de vente et au prestigieux patrimoine immobilier parisien. Il est faible de dire que le monde du vin est médusé lorsqu’en 1977 André Mentzelopoulos achète Château Margaux à la famille Ginestet : « Un Grec dans le Médoc ? Tout de même… ». Justement, la Grèce, si chère à André et à sa fille Corinne. Elle me rappelle en passant que les Grecs nous ont donné la philosophie, l’histoire, le théâtre, la politique, les mythes, et la vigne qu’ils ont transplantée lorsqu’ils ont fondé Marseille, au cas où j’aurais un peu oublié… C’est vrai que la Grèce n’est pas seulement ce petit bout de terre venteux, aride et caillouteux à l’autre bout de l’Europe. Nous voilà parties pour quelques instants à Santorin, où nous avons chacune des souvenirs qui y sont perchés pour toujours, et le même goût pour un vignoble qui remonte à l’antiquité : l’assyrtiko blanc « Incroyable ! » me dit Corinne. J’ajouterai que deux femmes qui adorent l’un des plus anciens vins au monde, déjà produit du temps d’Homère, ont peut-être d’autres points en commun…
Comme un mythe grec
Nous sommes en 1980. André Mentzelopoulos disparaît brutalement, laissant à Corinne la responsabilité de poursuivre le travail déjà amorcé. Et avec le recul, force est de constater qu’aucun propriétaire n’aura joué un rôle aussi profond en aussi peu de temps dans l’histoire pourtant séculaire de Château Margaux. Corinne va aussitôt tenter de poursuivre le défi. Nous sommes en 1983, Paul Pontalier, ingénieur agronome et docteur en œnologie, rejoint l’équipe de Margaux, il en devient son directeur. Le programme d’investissements défini par André Mentzelopoulos est respecté, de sorte que Margaux est prêt à relever un autre défi, celui de l’extraordinaire explosion des vins de Bordeaux à partir de 1982. En effet, le millésime 1982, qui fut mondialement reconnu comme l’un des plus grands du siècle, marque le début d’une nouvelle ère de prospérité, d’investissements et de recherche pour tous les grands crus bordelais. Les Américains seront les premiers à s’enthousiasmer ainsi pour les Grands Crus Classés. Le château a retrouvé son rang et sa réputation aux côtés des Mouton, Lafite, Latour, Haut-Brion ou Yquem. Suivront les années où les amateurs du monde entier viennent visiter, déguster, comparer, commenter ces grands vins de Bordeaux.
Corinne va donc marcher dans les traces de son père à 27 ans seulement. Elle a la conviction qu’il avait fait les bons choix, et s’est entourée des hommes qu’il avait choisis. Tout en étant totalement impliquée dans la vie de Château Margaux, elle gère depuis trente ans la propriété depuis le siège administratif parisien dans l’immeuble mythique de l’avenue Montaigne, construit en 1974 par son père : « Nous ne sommes pas nombreux, tout doit aller vite, je fais des choix. Mais, pour la production, j’ai appris à déléguer aux spécialistes de Margaux : ils sont là depuis plus de vingt ans, ils savent ». Corinne parle passionnément de son terroir, de son Margaux : « Il faut des siècles pour constituer le terroir. La mémoire de Margaux est devenue une science. Quand la Gironde sort de son lit, elle inonde tout sauf les vignes et les bâtiments… ». Château Margaux rejoindrait-il un mythe grec ? Il est en tout cas le seul domaine à porter le nom de son appellation. Le seul encore à ne pas avoir été morcelé en quatre cents ans. C’est le plus grand des domaines bordelais, avec 283 hectares dont 80 en appellation contrôlée. Comme un mythe donc, rien de bouge de façon visible dans un château d’exception. « J’ai mis du temps à comprendre pourquoi le gravier était vénéré comme du caviar rare » précise Corinne. Tout est classé à Margaux, sauf le chai. Le château ressemble à une demeure palladienne dont la toiture avoisine l’hectare. L’architecture du péristyle, avec ses colonnes ioniques majestueuses, inspirait une grande fierté à André Mentzelopoulos.
Voilà, un mythe est unique, Margaux est inimitable, indélocalisable, limité car il est impossible de racheter des terres autour. « Château Margaux ne nous appartient pas : nous appartenons à Château Margaux » me dit-elle encore. Corinne en est une ambassadrice d’exception, son père veille certainement sur elle et doit être fier de sa Reine Margaux.
Corinne adore parcourir le domaine des caves aux vignes, son appareil photo à la main pour saisir les instants de vie magiques de Margaux, et ainsi poursuivre le long voyage commencé par son père. Des voyages, elle en a fait beaucoup, accompagnant son père dans ses nombreux déplacements au Pakistan. Réceptive aux cultures orientales, elle est très attachée à ses racines grecques, et ses trois enfants ont ainsi chacun leur passeport grec. Corinne, qui parle six langues et que l’on surnomme la reine Margaux, est aussi à l’aise avec un Chinois qu’avec un Américain. De ses longs séjours au Canada et aux États-Unis, elle a gardé le goût pour la junk food américaine. Et, au risque de choquer, elle pourra choisir un cheeseburger avec un Château Margaux et saura vous convaincre que l’accord est parfait ! Cette femme douce si souriante, qui consacre tous ses instants de liberté à ses enfants, fuyant les mondanités, me parle encore de tous les projets qu’elle voudrait réaliser. J’écouterais bien encore quelques heures cette femme passionnée me faire revivre ces moments magiques qui ont transformé Margaux au fil des ans, au fil de la Gironde. Mais Corinne me répète encore que le succès et la réputation de Château Margaux, la qualité incroyable de ses vins, sont le travail d’une formidable équipe dirigée par Paul Pontalier. Et de conclure en me disant : « Margaux est unique, on pourra toujours faire du très bon vin, mais cela ne sera pas du Margaux ». Nous nous quitterons sur ces mots en nous faisant la promesse de partager prochainement un assyrtikos bien frais… Ou, pourquoi pas, un Château Margaux sur les hauteurs de Fira… Mes copains-passionnés-amateurs-de-grands-vins seraient assurément tombés sous le charme de cette femme que je suis si fière d’avoir rencontrée, ils liront ces lignes en pensant « Tu as trop de chance ! ». Je sais.
Patricia Lepic |
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