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Caroline Frey
Une bien belle et étonnante rencontre. Une rencontre rare, car Caroline Frey est un cas à part dans le monde fermé des œnologues. L’histoire d’une œnologue aventurière qui sort major de sa promo, une très belle histoire qui vient tout juste de commencer…
J’ai rencontré voici quelques jours, au célèbre Château La Lagune, une jeune femme ultra sympathique et très attachante, une ravissante œnologue que bon nombre d’entre vous auraient adoré rencontrer aussi. Certains auraient même accepté illico de réaliser cet entretien à ma place. Tant pis, pour cette fois encore je serai votre ambassadrice.
Confortablement assise en face de moi dans un chaleureux salon du château, Caroline Frey est le genre de personne qui vous parle de son métier comme d’une évidence, avec une telle fluidité que la magie de « fabricant de vin » vous semble soudain très simple et tout à fait accessible. Le décor qui nous entoure renforce un peu plus encore cette impression de cocon protecteur. Et l’on se demande soudain si les mots de Caroline parlent vraiment de ce dur métier, où le travail au pied des vignes se passe plus souvent dans le froid que sous la chaleur de ce dernier mois de septembre.
Ne vous y trompez pas, ce métier dont nous vous parlons au fil des pages du magazine, la complexité des approches pour réaliser un vin, les techniques ancestrales et modernes nécessaires, les arbitrages pour atteindre une perfection remise en jeu à chaque vendange, tout cela Caroline Frey le maîtrise parfaitement. Et si les bonnes fées se sont un jour penchées sur son berceau, c’est uniquement pour lui donner quelques éclats supplémentaires de talent (et l’influence peut-être d’arrière-arrière-grands-parents qui avaient des vignes dans la vallée d’Aoste), qu’elle ne pourrait utiliser qu’après avoir beaucoup, beaucoup travaillé.
Alors Caroline a travaillé. Énormément travaillé, appris des nuits entières pour essayer de parler couramment cette langue si complexe qu’est le langage du vin. Des cours du soir aux dégustations à l’aveugle, rien n’a été oublié par cette perfectionniste. Une pugnacité qui la fera sortir major de sa promo. Nous sommes en 2004, et Caroline se sent prête à relever un nouveau défi : celui de la direction et de la vinification de ce troisième cru classé du Haut Médoc, le Château La Lagune, racheté quatre ans plus tôt par son père. Ce défi-là sera à deux vitesses. Prouver d’abord -à toutes les mauvaises langues et autres critiques tellement faciles- que si c’est une grande chance de pouvoir commencer son expérience professionnelle dans un si beau vignoble, le travail sera exactement le même que vous soyez un membre de la famille ou pas. Le deuxième défi, très vite réalisé, était de redonner ses couleurs d’origine à l’un des plus fameux domaines du Bordelais. Le verdict tombera moins de deux ans plus tard par une exclamation enthousiaste de Robert Parker : le millésime 2006 marquera ainsi le retour du domaine dans les sphères de la Haute couture du vin. Et c’est ainsi que Caroline posera sa première empreinte. Les bonnes fées ont bien tenu leur promesse : le talent de Caroline peut s’exercer. Le vin est avant tout un formidable travail d’équipe, et si Caroline me précise que les femmes et les hommes présents avant son arrivée sont les mêmes aujourd’hui, un homme aux conseils bien précieux est toujours présent à ses côtés : Denis Dubourdieu, qui fut aussi son professeur.
Caroline, vous l’aurez compris, c’est une implication à 200 %. La taille des vignes, le travail du sous-sol, la diminution des rendements, les assemblages plus stricts, rien ne lui échappe, elle aime toutes les étapes. Et se passionne un peu plus chaque jour pour ces 80 hectares dont elle parle avec respect. Il y a ici, comme dans l’histoire des trois ours, le grand vin Château La Lagune, le moyen vin, aussi appelé le deuxième vin, le Moulin de la Lagune, et le petit vin, petit car il provient d’un morceau de terre en prolongement de la Lagune Mademoiselle L.
Nous sommes toujours en 2006, et le groupe familial achète un autre domaine vinicole prestigieux, la célèbre maison de négoce Jaboulet Aîné. 80 hectares supplémentaires à gérer, dans le Rhône septentrional, avec un portefeuille de vins connus dans le monde entier comme la cuvée d’Hermitage La Chapelle. Les appellations comme Cros-l’Hermitage, Condrieu, Côte Rôtie, Châteauneuf-du-Pape n’ont plus aucun secret pour Caroline qui, pas intimidée du tout et toujours en équipe avec Denis Dubourdieu, a su s’adapter très rapidement à ces nouveaux terroirs si diversifiés. Comme pour les vins de La lagune, la philosophie reste la même : mettre dans la bouteille ce qu’il y a de meilleur.
Et c’est ainsi que, depuis maintenant trois ans, Caroline se partage entre les terres bordelaises et la vallée du Rhône. Les semaines sont harmonieusement partagées, et les trajets en train ou en voiture lui permettent de réfléchir, de souffler un peu, et d’imaginer les vins de demain. Une œnologue aventurière, qui aurait pu vivre à l’époque où seuls les chevaux permettaient de traverser les régions françaises. Dans une vie précédente, Caroline fut une cavalière émérite, membre de l’équipe de France junior d’équitation. Elle aurait ainsi pu jumeler sa passion des chevaux et celle du vin, rejoindre les rives de la Gironde à cheval et repartir vers celles du Rhône la selle chargée de flacons de haut Médoc. Une flibustière du XXIe siècle, dont l’objectif aujourd’hui est de pouvoir maintenir un parfait équilibre entre des vins d’excellence et leurs terroirs, viser le haut de gamme en y limitant les rendements, faire un travail de Haute couture pour un raisin de très haute qualité.
Rendez-vous pris pour vous revoir dans la vallée du Rhône, mais pas encore certaine de venir à cheval... Merci Caroline pour cette belle rencontre.
Patricia Lepic
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