|
|
Ah, le petit vin blanc de Paris !
Il y a entre Paris et la vigne une grande et vieille histoire d’amour. Certes on a du mal à imaginer, à la vue du périphérique à sept heures du soir, que Paris a acquis sa notoriété en grande partie grâce à celle de ses vins. Et pourtant…
Le vin et la ville ne font, a priori, pas bon ménage. Parmi les capitales européennes, il n’y a que Vienne pour revendiquer haut et fort la présence d’un important vignoble en son sein. Paris et sa grande banlieue pourraient un jour faire de même si le regain de plantation suit son cours. Ce ne serait que mérité au vu de la longue histoire d’amour qui unit les Parisiens au vin.
Cette histoire remonte au Moyen Âge, quand toute la France était plantée de vignes. Enfin, presque toute la France, car au-dessus d’une certaine latitude, les raisins ne sont pas suffisamment matures pour produire du vin. Or, à partir du Xe siècle, le cœur de l’Europe économique se situe justement au-dessus de cette limite. C’est la grande époque des Flandres, du Hainaut et de l’Angleterre. Paris est excentré par rapport à ces grandes places de marchés, mais Paris est dans une zone où l’on peut encore produire du vin. Le vin “français” va alors abreuver ces nouveaux marchés via la Seine et l’Oise. Paris va concentrer ce commerce de vin d’Île-de-France, mais aussi des vignobles en amont de la Seine et de ses affluents, les actuels vins de Champagne et de Chablis. Charles IV le Bel consacrera cette prééminence en créant la charge de courtiers jurés piqueurs de vins de Paris. Cette confrérie existe toujours et, si elle a perdu son monopole, ses membres continuent toujours leur commerce auprès des restaurants de la capitale.
De la rue Vineuse à la rue des Panoyaux
Au sortir du Moyen Âge, le vignoble parisien produit des vins blancs vifs et sans doute trop acides pour nos palais d’aujourd’hui, mais correspondant au goût de l’époque qui les considéraient comme plus légers et plus digestes que les vins chargés en liqueur (en alcool) des régions méridionales. Au XIIIe siècle, le vignoble de la région parisienne devint le premier vignoble d’Europe en surface. Les cépages sont le fromenteau, ancêtre du pinot gris, le morillon, ancêtre du pinot noir, et le gouais, cépage aujourd’hui disparu en raison de sa piètre qualité. Ce vignoble est disséminé sur les meilleurs coteaux selon le principe de Lambert, qui veut qu’en région septentrionale les meilleurs vins soient produits sur des pentes orientées sud-est, principe toujours en vigueur en Alsace, Bourgogne et Champagne. On trouve ainsi des vignes sur les pentes des actuels quartiers de Belleville, de Charonne, de Montmartre, de la Montagne Sainte-Geneviève, ainsi qu’à l’extérieur de Paris sur les bords du Mont Valérien à Suresnes, à Mantes, à Argenteuil… Ce vignoble moyenâgeux a laissé des traces dans le nom des rues parisiennes. La rue de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement, rappelle un vignoble réputé dont la ville de Paris offrait quatre muids au roi Louis XI à chacun de ses anniversaires. La rue des Vignes et la rue Vineuse, dans le 16e, rapportent l’existence du vignoble de l’Abbaye des “Bonshommes de Chaillot”, où Louis XIII aimait à boire un verre au retour de la chasse. La rue des Panoyaux, dans le 20e, est un ancien sentier qui traversait le vignoble des “Pas noyaux”, ainsi dénommé parce que ses raisins n’avaient pas de pépins. La rue du Pressoir rappelle l’activité viticole du hameau de Belleville…
Un 14 juillet sous le signe du jus de la treille
Le vignoble parisien se développera en même temps que la ville se remplira de gorges à abreuver. Et celles-ci étaient profondes puisque, à la veille de la Révolution, la consommation parisienne moyenne était de l’ordre de 250 litres par an et par individu, femmes et enfants compris ! Cette grande soif était une source de revenus non négligeable pour la royauté, qui percevait de lourdes taxes aux portes d’entrée de la ville. Ces taxes ont généré une contrebande intensive et ingénieuse. On relate qu’au XVIIIe siècle, les chargés de l’octroi découvrirent une catapulte chargée d’expédier des outres de vins. Ils mirent également à jour une conduite souterraine de 700 mètres en taffetas gommé, car tous les moyens étaient bons y compris l’usage d’une montgolfière. Dans son Histoire mondiale du vin, le journaliste anglais Hugh Johnson va jusqu’à prétendre que la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, n’aurait peut-être pas eu lieu si, du 11 au 13 juillet, un groupe d’émeutiers menés par les cabaretiers et marchands de vins des paroisses de Charonne, Belleville et Montmartre, n’avait pas mis à sac la Barrière Blanche : celle-ci fermait la Chaussée d’Antin permettant volontairement ou non aux contrebandiers d’inonder Paris de vins à moindre prix. La République Française qui en naquit abolit ces taxes le 19 février 1791, avant de les réinstaurer afin de financer les efforts de guerre. Les guinguettes implantées à l’extérieur de Paris -et donc libres de servir du vin non assujetti aux taxes- purent continuer à prospérer et la culture qui leur était attachée avec. C’est là que les ouvriers allaient danser la java au son de l’accordéon, et les jeunes bourgeois y allaient, eux, déjeuner sur l’herbe en galante compagnie comme l’a peint Édouard Manet.
Bercy alimente le gosier parisien
Malgré ses 42 000 hectares au XVIIIe siècle, le vignoble parisien ne réussit néanmoins pas à abreuver la grandissante soif parisienne. Aussi, avec l’amélioration des voies de communication, de nombreux vignobles prirent la relève et orientèrent le goût du consommateur vers les vins rouges, là où régnait encore en maître « le petit vin blanc ». Dès le XIXe siècle, le village de Bercy va profiter de sa situation au sud-est de Paris pour se spécialiser dans la fourniture de vin aux Parisiens. Lors de son annexion à Paris en 1859, il s’agissait déjà du plus grand marché mondial des vins. En 1877, l’architecte Viollet-Le-Duc y construira d’immenses chais-entrepôts qui seront plus tard déclarés d’utilité publique. Au début du XXe siècle, plus de 6000 personnes travaillaient encore sur ces 43 hectares, organisant des courses de rouleurs de tonneaux, réceptionnant sur les quais de Seine des péniches appelées “pinardiers”, embouteillant le contenu de wagons-citernes expédiés du sud de la France jusqu’à la gare de la Râpée par la compagnie du Paris-Lyon-Méditerranée. L’empire bâti sur la consommation de vins bon marché ne résista pas aux changements de mode de consommation et à la prime donnée aux vins mis en bouteille dans leur région d’origine. De son intense activité, il ne reste aujourd’hui que quelques bâtiments pour commémorer la mémoire du lieu dans le parc de Bercy. Et, surtout, 400 pieds de vignes plantés en 1995 pour que Paris garde sa tradition vigneronne.
Le renouveau
Incapable de résister à la concurrence des vins méridionaux et aux gels et attaques successives, le vignoble parisien avait quasiment disparu au début du XXe siècle. C’est le peintre Poulbot qui, le premier en 1933, relança l’idée de planter de la vigne à Montmartre, idée reprise en 1967 à Suresnes et étendue aujourd’hui à toute l’Île-de-France. À Paris même, on compte aujourd’hui six vignobles : à Montmartre, dans le parc de Belleville, le parc Georges Brassens, le parc de Bercy, celui de la Villette et dans la rue Lardennois, sans compter les dix pieds de vignes de la caserne des pompiers de la rue Blanche, qui produisent très officiellement 60 bouteilles de vin par an. Il faut rajouter à cette production celle des 300 particuliers membres de l’association des vignerons de Paris, qui cultivent la vigne qui dans sa cour, qui dans son jardin, qui sur son rebord de fenêtre. Le tout est vendangé lors d’une grande fête et, vinifié en commun, sera redistribué sous la dénomination “Vin de Paris”. Cet engouement se retrouve aux portes de la capitale. La ville de Suresnes a ressuscité son vignoble dès les années 70 et engendra un renouveau qui voit chaque commune planter quelques rangs de vignes en rappel d’un passé plus ou moins prestigieux.
On estime cette production francilienne à plus de 80 000 bouteilles, mais n’espérez pas vous en procurer facilement car ce vin n’a pas d’existence légale. Dans un pays surproducteur de vins, et dans un cadre réglementaire où l’Europe finance la distillation des surplus, aucun vignoble à vocation commerciale ne peut être planté sans faire l’objet d’une demande d’autorisation de plantation. Les bouteilles produites sont donc destinées à un usage privé, avec néanmoins une dérogation pour celles qui sont vendues aux enchères au profit d’une œuvre caritative. L’association des vignerons franciliens milite pour la reconnaissance viticole de l’origine parisienne. Cette reconnaissance permettrait de développer un vignoble à vocation commerciale dans un contexte où, réchauffement climatique oblige, la qualité des vins produits s’est nettement améliorée.
Thomas Gueller
|
||